Loic Mpanjo Essembe, le fondateur de la bourse Mel Commodities, qui lorgne sur le cacao et le café camerounais, a expliqué au magazine Investir au Camerounle fonctionnement de sa plateforme, ainsi que les enjeux de la mise en place d’une bourse des matières premières au Cameroun.

Le 15 avril dernier, vous avez rencontré à Douala, la capitale économique du Cameroun, des importateurs et exportateurs locaux afin de les inviter à intégrer le réseau Mel Commodities Exchange (MELX), une structure basée en Côte d’Ivoire. De quoi s’agit-il concrètement ?

Loic Mpanjo Essembe: D’abord, je tiens à remercier le magazine Investir au Cameroun et l’agence Ecofin pour la qualité du travail, la pertinence de vos contenus plutôt bien ciblés et qui permettent d’avoir une approche rationnelle du risque pays dans un contexte de globalisation des enjeux économiques.

Nous avons décidé de démarrer par le Cameroun les activités de promotion de notre bourse, notamment l’ouverture des contrats à l’export. Et ceci pour une raison simple : le Cameroun est l’un des pays producteurs de cacao et de café, qui a le potentiel de croissance de sa production le plus important et l’embryon de difficultés à l’export le plus représentatif des potentialités marché. Nous, nous sommes un marché structuré de matières premières avec plusieurs indices qui nous permettent de proposer des contrats de matières à l’import et à l’export, plus compétitifs et plus rémunérateurs que certaines plateformes mondiales connues comme marchés de référence.

Nous avons ciblé des matières premières déjà exportées à ce jour, mais présentant un potentiel de rémunération plus important pour les vendeurs et les producteurs, sans pour autant altérer la chaîne de valeur ni la structure des prix pour l’acheteur final. Notre proposition se résume donc à rapprocher le marché du produit et à proposer un cadre de transaction sécurisé et optimisé pour l’acheteur et le vendeur. C’est le métier d’un gestionnaire de marché, d’une plateforme d’intermédiation et d’une bourse des matières. Lorsque vous êtes capables de vous conformer à notre protocole, vous optimisez considérablement votre valeur et celle de l’acheteur de votre stock de marchandises.

IC : Comment ces opérateurs économiques ont-ils réagi à cette proposition et y a-t-il déjà eu des retombées palpables de la rencontre de Douala ?

LME : La plupart des exportateurs et importateurs que nous avons rencontrés ont été séduits par notre approche, qui résume le marché à un simple contrat adossé à un système de garantie pour chacune des parties. En ce qui concerne le cacao principalement, les exportateurs de cette matière qui rentre dans notre cible – c’est-à-dire ceux qui peuvent détenir un stock de matière entreposée – ceux-là sont impatients de recevoir nos cours et la plupart comprennent notre protocole de sécurisation.

Il y a également ceux qui n’ont pas intérêt à se retrouver dans un marché et qui, naturellement, ne viendront pas chez nous. Mais l’innovation est en marche et beaucoup l’ont compris. Dans la chaine de valeur d’une matière première, il ne peut demeurer longtemps des excroissances telles que le sous-négociant. Soit il devient négociant, soit il finira par disparaitre. Et créer de la valeur dans notre système c’est créer les conditions de vente et d’achat optimisées et transparentes pour chaque maillon de la chaine de valeur.

IC : Quels intérêts un importateur ou exportateur a-t-il à faire ses transactions sur les matières premières via le réseau MELX?

LME : Lorsque vous êtes un vendeur de produits à l’export, vous avez toujours plusieurs alternatives : soit vous vendez directement à une société qui est dans votre parc clients et à des conditions fixées selon vos négociations en fonction ou nom du marché ; soit vous vendez dans un marché structuré, où l’élasticité du prix en fonction de l’offre et de la demande est permanente.

Ceux qui ont intérêt à adresser le marché n’ont pas besoin d’être renseignés sur les bienfaits du marché. C’est l’une des plus vielles institutions au monde. Pourquoi le vendeur de tomates n’ouvre-t-il pas sa propre boutique de tomates, mais va souscrire un emplacement dans un marché ? Cela dépend de son modèle économique. Mais la question qui se pose est de savoir s’il existe un marché accessible pour ce commerçant. A partir de cet instant, il lui revient l’opportunité de prendre lui-même la meilleure décision.

Notre objectif est de créer les conditions de concentration de l’offre et de la demande dans notre référentiel et de le faire savoir aux exportateurs. En fonction des cours, ils choisiront eux-mêmes la meilleure plateforme pour atteindre leurs objectifs de performance. Toute notre compétence consiste donc à choisir des indices pertinents, à créer des conditions de concentration de l’offre et de la demande, et à sécuriser l’ensemble de nos transactions et les livraisons associées. Nous allons également structurer ou aider à structurer les acteurs ayant un potentiel de vente à l’export, tels que les coopératives, afin que celles qui le souhaitent puissent adresser le marché.

IC : Vous dites être notamment intéressés par les transactions sur le cacao et le café camerounais. Pourquoi ces deux produits seulement?

LME : Notre étude de faisabilité nous a conduit à sélectionner parmi les produits exportés en Afrique, ceux que nous pouvons mettre en situation de marché. C’est-à-dire plusieurs acheteurs et vendeurs qui peuvent se rencontrer sur une même plateforme, et ainsi susciter un ensemble de fluctuations qui permettent d’optimiser ou pas les marges des intervenants. Etant présent à Abidjan, il était naturel de penser au cacao avec presque 3 millions de tonnes entre la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Cameroun, et presqu’un million de tonnes de café, dans un contexte de demande internationale pressante.

IC : Y a-t-il d’autres produits au Cameroun qui pourraient se négocier sur votre plateforme ?

LME : Nous avons à l’étude le bois et l’Acajou pour les contrats à l’export. A l’import, nous comptons déjà le riz et l’huile de palme sur deux indices extrêmement compétitifs. Mais, il faut également savoir éduquer un marché et promouvoir un système avec les particularités qui sont celles de nos sous-régions.

IC : Vous soutenez que vous ne créerez pas une bourse des matières premières à part entière au Cameroun. Comment comptez-vous déployer vos activités dans le pays ?

LME : Les marchés obéissent à des règles scientifiques que vous pouvez difficilement contourner. Lorsque vous créez un marché au détail, vous cherchez un lieu de concentration d’habitats assez accessible. Lorsque vous créez plutôt un marché de gros, vous cherchez une zone assez retirée pour la concentration d’entrepôts, la proximité avec une frontière et une excellente desserte pour alimenter les grossistes.

La bourse, elle, est un simple carrefour où se rencontrent vos acheteurs et vos vendeurs. Son implantation est donc soit chez le plus gros acheteur, soit chez le plus gros producteur. Tout autre schéma sera extrêmement fragile. Car, si vous cotez votre cacao à Douala et qu’Abidjan cote également le sien, la concentration de l’offre à Abidjan l’emportera sur celle de Douala, et il se pourrait que les Camerounais finissent par vendre au prix d’Abidjan. Ce qui diminuera l’intérêt du marché de Douala, sauf à être une extension d’Abidjan.

Donc, cela n’a rien de particulier. Nous avons souhaité coter les trois origines africaines du cacao les plus demandées dans un même référentiel. Naturellement, il faut le faire à Abidjan. Ainsi, les exportateurs bénéficieront d’un même indice potentiellement plus pertinent vis-à-vis de la demande. Donc, nous adressons directement les exportateurs et les coopératives structurées et nous leurs mettons les cours à disposition tout en leur expliquant notre protocole.

IC : En septembre 2014, le cabinet Eleni LLC qui a notamment créé la bourse des matières premières d’Ethiopie a bouclé, pour le compte du gouvernement camerounais, une étude de faisabilité en vue de la création du Cameroon Commodities Exchange (CCX). Sur la base de votre expérience en Côte d’Ivoire et du succès que remporte la bourse des matières premières d’Ethiopie, quelles opportunités recèle ce type de projet pour un pays comme le Cameroun?

LME : Je puis vous rassurer que la mise en place d’un marché est toujours un élément positif au niveau d’un pays et même d’une région. Je pense que le Cameroun a intérêt à maitriser sa demande intérieure et ses exportations. Car, c’est une base importante du produit intérieur brut (PIB). Mais, il ne faut pas penser que l’offre a plus de poids que la demande, les deux notions doivent rester équilibrées pour que le marché fonctionne. Il faut donc standardiser ce qu’il y a intérêt à standardiser et mettre des particularités ou les prendre en compte, lorsque cela peut renforcer la compétitivité des produits locaux.

Le problème est que le modèle de ce qu’on appelle la bourse d’Ethiopie est déjà une exception en termes de marché, et rappelle plutôt un système de stabilisation modernisé, où le marché capture le stock physique dans son entrepôt et commercialise lui-même à la place du vendeur. Je puis comprendre que c’est une réponse adressée à un risque de non livraison, mais le marché ne peut être à la fois vendeur, acheteur, entreposeur, certificateur et peut être même aussi banquier. Cela créé de la lourdeur et des coûts de fonctionnement potentiellement importants, qui diminuent la marge des exportateurs.

Mais, ceci n’est pas une vérité absolue. Il se peut que cela fonctionne bien. Je reste convaincu que le gestionnaire du marché doit faire son travail et laisser les autres composantes faire également leur métier. La fonction d’un marché est de mettre des acheteurs et des vendeurs en contact et les laisser faire leurs transactions. Lorsqu’on a un acheteur pour plusieurs vendeurs ou un vendeur pour plusieurs acheteurs, cela s’appelle une boutique et non un marché. Une fois de plus, je précise que ce n’est pas une vérité absolue.

IC : Selon vous, quelles peuvent être les contraintes pour la réalisation d’un tel projet au Cameroun ?

Vous me demandez d’être le censeur d’un projet dont je ne suis ni le destinataire, ni le censeur. Il faut vous référer à leur étude de faisabilité qui, normalement, doit renseigner sur certaines limites. Mon avis pourrait paraître peu objectif de par ma posture et ma culture. Mais, si un tel projet voyait le jour, cela pourrait renforcer l’intérêt de notre système, car notre marché s’efforce de ne créer aucun coût supplémentaire ni pour l’exportateur ni pour le vendeur.

IC : Comment ce type de projet peut-il impacter le développement de l’agriculture dans le pays ?

Si vous améliorez de façon mesurable la rentabilité de l’agriculture d’exportation, vous créez des niches et les producteurs vont naturellement augmenter leurs surfaces pour créer plus de valeur. En somme, vous boostez la production de richesses. Car, la croissance de la production entraine la croissance des exportations qui, en valeur, se ressentira dans l’évolution du produit intérieur brut. Bien sûr, il faut également que les cours soient avantageux pour les producteurs et les exportateurs.

Interview réalisée par Brice R. Mbodiam pour Investir au Cameroun No 51. – Agence Ecofin

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