Le 28 mai 2015, la Banque Africaine de Développement (BAD) a élu un nouveau président en la personne du nigérian Akinwumi Adesina. L’analyste sénégalais Sanou Mbaye révèle ce qu’il faut savoir et qu’on ne dit pas assez sur cette institution qui a consacré 28 milliards de dollars au développement des infrastructures africaines entre 2005 et 2014.

FALILA GBADAMASSI : A QUOI SERT LA BANQUE AFRICAINE DE DÉVELOPPEMENT?

Sanou MBAYE : Chaque région du monde dispose d’une banque multilatérale de développement. La Banque africaine de développement (BAD) a été créée pour permettre à l’Afrique de disposer d’un instrument qui lui permette d’accéder aux ressources dont le continent a énormément besoin pour se développer. Au début, les pays africains qui venaient d’accéder à leur indépendance (dans les années 60, NDLR), ne pouvaient pas encore emprunter sur les marchés financiers. L’Afrique a donc eu besoin d’une institution intermédiaire : la BAD emprunte sur le marché à un taux avantageux et le prête ensuite à ses membres. Elle est notée aujourd’hui triple A.

Après l’Asie, l’Afrique est la deuxième réserve mondiale de productivité. Plus l’Afrique se développera, plus elle aura besoin de ressources. Maintenant, le continent a besoin d’investissements directs étrangers (IDE). Avant, ils servaient exclusivement à l’exploitation des matières premières. Aujourd’hui, ils participent à l’industrialisation du continent. La Chine est à l’origine du mouvement. L’Afrique est ouverte à ces sources de financement ainsi qu’aux marchés de capitaux. Certains États africains sont aussi bien ou même mieux notés que des pays industrialisés comme la Turquie.
 

QUE DEVRAIT-ELLE FAIRE AUJOURD’HUI POUR ATTEINDRE DAVANTAGE SES OBJECTIFS?

De mon point de vue, la BAD devrait transformer son département privé en Société financière comme la SFI (structure de la Banque mondiale qui accorde des prêts aux investisseurs privés, NDLR). Cela lui permettrait de multiplier ses projets dans le secteur privé, d’attirer des investisseurs. Quand la BAD rentre dans un projet, cela leur donne confiance.

La Banque devrait également encourager les États africains, notamment francophones, à créer des bourses parce qu’elles permettent de lever des capitaux non seulement sur les marchés internationaux mais aussi locaux. Car il y a de l’épargne en Afrique. Elle n’est pas disponible dans les banques, à cause de la faible bancarisation du continent. Mais avec les bourses, comme les Etats-Unis le faisaient au 19e siècle pour construire leurs chemins de fer, le Sénégal peut par exemple lever des fonds pour faire de même en demandant à ses citoyens, à ses voisins – particuliers ou Etats – de participer.

En somme, il faudrait que la BAD élargisse sa mission première de mobiliser des ressources en aidant les pays africains à faire de même, grâce aux marchés financiers et au secteur privé. Le rôle de la Banque est de servir de relais pour attirer les capitaux. Il faut aussi que la BAD ait des stratégies qui impliquent de plus en plus les pays émergents.
 

ON VIENT DE NOMMER UN NIGÉRIAN À LA TÊTE DE LA BAD. LES HOMMES ONT-ILS UNE INFLUENCE SUR LES OPTIONS STRATÉGIQUES DE L’INSTITUTION?

La Banque, ce sont des voix (le Nigeria est le deuxième actionnaire de la BAD). Si le nouveau président de la BAD a des propositions, des réformes à faire, il faudra qu’il ait des appuis au conseil des gouverneurs. Il pourra donc s’appuyer sur son pays. Akinwumi ADESINA est un ressortissant de la première puissance économique du continent, le Nigeria. Je pense que les rapports de forces, que ce soit à la BAD ou à l’Union africaine, seront de plus en plus respectés.
 

QUELS SONT LES GRANDS DÉFIS DES PAYS AFRICAINS EN MATIÈRE DE DÉVELOPPEMENT ET COMMENT LA BAD PEUT LES AIDER À LES RELEVER ?

On ne peut pas seulement se contenter d’exporter des matières premières. Il faut créer de la valeur ajoutée. Et l’industrialisation demandera d’énormes capitaux pour développer, entre autres, les infrastructures : télécommunications, transports, production d’énergie… Il faut de gros investissements pour accompagner le décollage de l’Afrique.

La réussite de cette politique d’industrialisation passe aussi par une plus grande intégration (l’une des missions dévolues à la banque à sa création, NDLR). La BAD peut jouer un rôle dans ce processus en finançant des projets transnationaux. Pour développer les relations commerciales entre deux pays, on peut par exemple construire une route qui relie les États. Il y a déjà beaucoup de projets de ce type, à l’instar du réseau des routes transafricaines. Les gens pourront ainsi, par exemple, rallier l’Égypte à l’Afrique du Sud. C’est d’ailleurs ce que l’ancien Premier ministre togolais Edem KODJO défendait, il y a longtemps, l’intégration par les secteurs. Si vous financez des chemins de fer qui relient le Sénégal, le Niger ou la Mauritanie, vous favorisez de fait l’intégration régionale.

Ancien haut fonctionnaire de la Banque africaine de développement, le chroniqueur économique et politique sénégalais Sanou MBAYE est l’auteur de « L’Afrique au secours de l’Afrique », ouvrage de 159 pages, paru le 19 janvier 2009 aux éditions de l’Atelier.
 

(Avec Geopolis)

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