De passage au Cameroun où elle a participé à la cérémonie de lancement du Rapport d’octobre 2016 sur les perspectives économiques régionales de l’Afrique subsaharienne, la chef de la Division des Etudes Régionales au FMI a accepté de répondre aux questions de l’Agence Ecofin.

Agence Ecofin : A quoi tient la baisse des perspectives de croissance constatée par le Fonds Monétaire International en Afrique subsaharienne ?

Céline Allard : La région traverse effectivement une passe difficile. Nous projetons actuellement que la croissance de la région ne devrait atteindre que 1,4 % cette année, la plus faible performance économique depuis plus de vingt ans, et bien en deçà des 5 % et plus qui prévalaient sur la période 2010-14 ou même des 3,4 % enregistrés encore l’année dernière.

Deux facteurs principaux expliquent cette décélération. Tout d’abord, l’environnement mondial est toujours peu porteur, avec des prix des matières premiers qui restent près des niveaux bas record et des conditions globales de financement qui se sont durcies. Mais en second lieu, les réactions de politiques économiques face à ce changement de donne ont tardé à se matérialiser dans les pays les plus affectés, de sorte que les effets négatifs des chocs se sont maintenant étendus à l’ensemble de l’économie, entérinant le ralentissement de l’activité. Ceci dit, je voudrais me garder d’un pessimisme excessif vis-à-vis des perspectives économiques de la région, en soulignant l’extraordinaire diversité de circonstances que masque la moyenne régionale. Si vous voulez, ce sont plutôt deux Afriques qui se côtoient. D’un côté, les pays exportateurs de matières premières, qui sont particulièrement touchés, surtout les pays exportateurs de pétrole. De l’autre, les pays peu tributaires des matières premières pour leurs exportations, qui continuent en général de croitre de manière robuste.

De fait, la moitié des pays d’Afrique subsaharienne continueront de connaitre des taux de croissance supérieure à 4 % cette année, y compris le Cameroun. La Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, le Sénégal et la Tanzanie devraient même croitre à plus de 6 %.

Agence Ecofin : Quelles sont les suggestions du FMI face à l’étroitesse des marges de manœuvre budgétaire et les positions extérieures des pays qui se sont dégradées en Afrique subsaharienne ?

Céline Allard : L’urgence est, pour ces pays, de mettre en œuvre un plan de mesures cohérentes et qui se renforcent mutuellement pour rétablir la stabilité économique et rendre possible un rebond de la croissance. Ces mesures devraient s’articuler autour de trois grands axes :

• Pour les pays qui ne sont pas en union monétaire, laisser les taux de change s’ajuster de manière à absorber complètement les pressions extérieures ;

• Resserrer la politique monétaire, en particulier là où l’inflation accélère fortement ;

• Redresser les comptes publics après la forte dégradation des déficits budgétaires des deux dernières années, tout en veillant à réduire au maximum les effets négatifs sur la croissance—notamment en travaillant à lever davantage de recettes qui ne soient pas assises sur le secteur de matières premières et à mieux sélectionner les dépenses publiques prioritaires—tout en protégeant les segments les plus vulnérables de la population.

Agence Ecofin : Quels arbitrages conseille le FMI, dans le contexte actuel de hausse du stock de la dette, et des difficultés pour les Etats à mobiliser des ressources propres ?

Céline Allard : Il est vrai que la dette publique s’est inscrite en tendance haussière dans la région depuis quelques années, et ce, pas uniquement dans les pays qui traversent actuellement une passe difficile, mais aussi parmi ceux où la croissance reste robuste. Ainsi, si la dette médiane dans les pays exportateurs de pétrole a augmenté de l’ordre de 20 points de pourcentage de PIB depuis 2013, cette dette médiane a aussi augmenté sur la même période de 13 points de pourcentage de PIB dans les pays peu tributaires de matières premières pour leurs exportations. Certes, dans la plupart des cas, cet endettement a servi à financer des projets d’investissement en infrastructure dont les pays ont bien besoin. Cependant, dans un univers où les conditions de financement se sont resserrées et où les marchés financiers au niveau mondial sont devenus plus volatils, il importe de trouver un meilleur équilibre entre, d’un côté ces besoins de dépenses de développement et de l’autre, la soutenabilité de la dette, de manière à ce que cette dernière ne soit pas mise à mal.

Deux pistes en particulier s’offrent aux pays de la région.

• D’une part, mieux mobiliser les recettes domestiques non liées aux secteurs extractifs. Nous estimons qu’il existe dans la région un potentiel de recettes fiscales supplémentaires allant de 3 à 6,5 points de PIB, liées à une réduction des nombreuses exemptions fiscales qui existent, ainsi qu’à une meilleure intégration dans le filet fiscal du secteur informel. Cela constituerait de fait une source de financement beaucoup plus soutenable pour les dépenses d’avenir des pays d’Afrique subsaharienne.

• De l’autre côté, améliorer le processus de sélection des projets de manière à ne financer les projets avec le meilleur retour sur investissement tant économique que social. Certaines dépenses, comme les subventions généralisées qui sont souvent coûteuses et dont on sait qu’elles ont tendance à bénéficier davantage les couches aisées, comme les subventions aux carburants, devraient aussi être éliminées de manière à dégager des marges de manœuvre pour les dépenses productives.

Agence Ecofin : Quels critères devraient être mis en œuvre en matière de partenariat avec le secteur privé défendu par Christine Lagarde, alors que les sociétés africaines subissent des revers économiques et que les banques adoptent des politiques prudentes en matière de prêts?

Céline Allard : Ce partenariat doit s’inscrire sous l’objectif commun de générer un environnement propice à une croissance soutenable, durable et inclusive. Dans ce contexte, les autorités publiques se doivent non seulement de préserver la stabilité macroéconomique—une inflation faibles, des comptes publics et extérieurs en ordre, une dette raisonnable—, mais aussi de desserrer les goulets d’étranglement que constituent en particulier les déficits en infrastructure et d’améliorer le climat des affaires. C’est dans ces conditions que le secteur privé, de la grande société jusqu’à la petite entreprise familiale, pourra prendre le relai et faire en sorte que les sources vives dans chaque pays puissent générer de nouvelles sources de croissance.

Interview réalisée par Idriss Linge

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