Patatras. En 2013, année de référence pour les résultats financiers qui ont permis d’établir le classement des 500 premières entreprises africaines présentées dans les pages qui suivent, le capitalisme africain a reculé. En 2008, année de déclenchement de la crise financière internationale, le chiffre d’affaires cumulé des 500 avait pourtant stagné. L’année suivante, la plus difficile depuis longtemps pour les économies africaines, il avait malgré tout progressé d’un léger 3,3 %, avant de bondir de près de 18 % entre 2009 et 2010. Trois ans plus tard, c’est le coup de massue : le chiffre d’affaires de nos 500 a abandonné 1,8 %, passant de 757 milliards à 743 milliards de dollars (de 572,7 milliards à 539,6 milliards d’euros). Une mauvaise nouvelle alors que l’on célèbre un peu partout les mérites d’une croissance économique africaine parmi les plus élevées au monde, et également soutenue au fil des années.

 

Cette contre-performance mérite toutefois d’être minorée par un élément important : l’évolution des changes. En 2013, la monnaie sud-africaine a dévissé, provoquant, du fait du poids de ce pays dans nos 500, une baisse mécanique des chiffres d’affaires cumulés, exprimés en dollars. Le rand a perdu près de 20 % contre le billet vert en 2013. Résultat, le chiffre d’affaires cumulé des entreprises de l’Afrique australe et de l’océan Indien a chuté d’une vingtaine de milliards de dollars, soit d’environ 4 %. Si la croissance de leurs revenus exprimés en monnaie locale n’avait été plus forte encore, les conséquences auraient été plus dramatiques pour les 500 premières entreprises et notre bilan annuel.

 

MATIERES PREMIERES. Qu’on se rassure donc, la croissance est bel et bien toujours au rendez-vous, malgré quelques difficultés, comme celles rencontrées par les entreprises minières, confrontées à une baisse de la plupart des cours des minerais depuis 2013…Aussi surprenant que cela puisse être, c’est d’ailleurs souvent dans ce secteur que sont enregistrées les pertes les plus importantes. Dans les secteurs indépendants des fluctuations des cours des matières premières, en revanche, l’augmentation annuelle des revenus se mesure souvent à deux chiffres.

 

Sonangol sonatrach

 

 

 

A elles seules, Sonatrach et Sonangol représentent plus de 10 % des revenus du secteur énergétique dans notre top 500.

 

La croissance soutenue des économies constitue un socle solide. En 2013, le PIB du continent a progressé en moyenne de 4 %, un point au-dessus de la croissance mondiale. En Afrique subsaharienne, le chiffre a même atteint 5 %, voire 6 % pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique de l’Ouest. En 2014, la tendance est longtemps restée bonne, avant de s’inverser au milieu de l’année pour les pays exportateurs de pétrole avec la dégringolade des cours de l’or noir, qui a perdu plus de la moitié de sa valeur en quelques mois.

 

En matière d’équilibres géographiques, les grands ensembles n’ont guère évolué. L’Afrique australe et l’océan Indien dominent toujours le panorama des entreprises africaines, avec toujours une légère baisse de leur importance en raison de l’affaiblissement du rand (57,3 % du chiffre d’affaires cumulé des 500, contre 58,6 % en 2012).

 

L’Afrique du Nord suit, avec un poids à peu près constant (environ 30 %), malgré les difficultés économiques connues par la plupart des pays de la zone. A 8,5 %, l’Afrique de l’Ouest conserve son troisième rang, devant l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Est, qui, malgré son dynamisme, manque encore cruellement de fleurons entrepreneuriaux de taille continentale.

 

D’un point de vue sectoriel, les positions se maintiennent également, l’énergie (hydrocarbures) représentant 24 % des revenus des 500 avec, il faut le dire, deux titans pesant à eux seuls plus de 10 % du total, Sonatrach et Sonangol. Et ce en dépit de l’absence de nombreux autres géants pétroliers publics (en Egypte, au Nigeria, au Congo), qui continuent de faire mystère d’une donnée aussi basique que leur chiffre d’affaires.

 

Les télécoms suivent, avec 10 % des revenus. Derrière eux, la catégorie « groupes diversifiés » dépasse les mines ! Reflet d’une tendance croissante en Afrique : l’apparition de véritables conglomérats (souvent familiaux), actifs dans de nombreux secteurs. A noter aussi le poids croissant des activités plus directement liées à l’émergence d’une consommation intérieure : les matériaux de construction et la distribution enregistrent ainsi chaque année des progressions à deux chiffres, malgré une concurrence de plus en plus forte.

 

Orascom-Construction-Industries
L’égyptien Orascom Construction Industries, 176e de nos 500, a enregistré une baisse de ses revenus en 2013.

 

PRUDENCE. Les difficultés de l’économie sud-africaine, le basculement des cours du pétrole d’une part, la poursuite de la baisse des prix des minerais d’autre part, invitent toutefois à la prudence. Même si les perspectives à long terme restent évidemment positives pour les entreprises du continent, la situation à court terme pourrait se révéler ultradépendantes de leurs ressources naturelles pour le financement de leurs budgets mais aussi pour les rentrées de devises, ce basculement se fait déjà sentir, en freinant et en renchérissant les importations.

 

Mais cette situation peut aussi être vue comme une chance. Celle, pour les Etats, de diversifier enfin leurs bases de revenus, comme a su le faire le secteur privé depuis vingt ans. Une chance aussi pour les entrepreneurs : plus que jamais, l’Afrique a besoin de générer sa croissance de l’intérieur, notamment en produisant sur place les produits alimentaires et les biens dont elle a besoin. Quant à la question du financement, elle est bien entendu fondamentale. Les autorités bancaires qui laissent se multiplier les petites banques incapables de contribuer à l’émergence de groupes locaux dans des domaines ultracapitalistiques l’ont-elles compris ? Que penser d’un modèle nigérian qui, s’il ne brille pas encore par la réduction des inégalités, a fait émerger de grandes institutions financières capables d’accorder aujourd’hui des prêts de plusieurs centaines de millions, voire de milliards de dollars ?

 

CYNISME. A ce titre, il est intéressant de mesurer un peu enfin le poids des multinationales sur le continent. Jeune Afrique s’y essaie pour la première fois, à la demande d’ailleurs de certaines de ces institutions à la recherche d’une identité africaine, en publiant son premier palmarès des multinationales en Afrique, classées selon le chiffre d’affaires réalisé sur le continent (en 2013, pour la plupart). Quel est le premier groupe minier du continent ? Ni AngloGold, ni Anglo American Platinum…mais Glencore, le géant suisse des matières premières. Le français Total, seule multinationale pétrolière à intervenir encore dans l’exploration, la production et la distribution, est certes « plus petit » en Afrique que Sonatrach ou Sonangol, mais avec plus de 23 milliards de dollars (plus de 17 milliards d’euros) de revenus générés en 2013, c’est un acteur économique incontournable.

 

Les décideurs africains doivent-ils s’inquiéter du poids de ces opérateurs étrangers ? Doivent-ils d’une manière ou d’une autre envisager de fermer leurs frontières économiques ? Certainement pas. D’abord parce que ces multinationales, même si elles devraient payer plus d’impôts, figurent souvent parmi les premiers employeurs locaux. Ensuite parce qu’elles peuvent et doivent aider à former l’élite africaine de demain. Reste ensuite à transformer l’essai. A faire naître les Dangote, Benjelloun ou Motsepe locaux. Et dans ce domaine, comme l’a dit Meriem Bensalah, patronne des patrons marocains, au micro de RFI et de Jeune Afrique, « un peu de cynisme économique ne peut pas faire de mal ». Sans financement, sans un minimum de protection, les entrepreneurs africains attendront encore longtemps avant de faire naître des géants économiques.

 

Source : « Une année de décroissance », Frédéric MAURY, Jeune Afrique, Hors-Série n°40, « Les 500 premières entreprises africaines», p. 84 – 88.

 

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