Investissement directs, participation à des entreprises locales, réseaux de dessertes aériennes, le volume des échanges entre le Maroc et le continent africain est en plein essor.
Lorsque la compagnie d’assurances marocaine Saham a entrepris de se développer, au début de la décennie, elle a découvert un marché inexploité tout près de chez elle : l’Afrique. Pendant cinq ans, elle a progressé en ouvrant de nouvelles filiales et succursales dans des dizaines de pays dont l’Angola, le Rwanda, le Kenya, le Nigeria, le Niger, l’île Maurice et le Congo.
«Nous croyons en l’Afrique », déclare Ghita KITTANE, porte-parole de cette société qui emploie 6 000 personnes et a enregistré un chiffre d’affaires de 1,14 milliard de dollars (1 milliard d’euros) en 2013. « Nous croyons au potentiel de croissance de tout le continent. »
Johannesburg reste la capitale commerciale de l’Afrique mais, avec son emplacement stratégique, sa stabilité politique et son environnement favorable aux entreprises, le Maroc est en bonne position pour jouer le rôle de passerelle de premier plan vers le continent africain, région qui connait actuellement la croissance la plus rapide du monde. Le pays a toujours regardé vers le Nord mais, après la crise financière mondiale de 2008 – 2009, ses entreprises ont cherché de nouveaux marchés pour compenser la faiblesse économique de l’Europe. Et, au fur et à mesure que les entreprises marocaines s’implantaient en Afrique, Rabat a surfé sur la tendance et fait la promotion du pays auprès des multinationales en le présentant comme un point d’accès possible au continent.

 

Maroc investissementPotentiel. Conduit par Attijariwafa Bank, la Banque centrale populaire (BCP) et Maroc Telecom, qui ont mené une campagne offensive d’implantation en Afrique, le flux d’investissements directs marocains dans le continent est passé d’environ 290 millions de dollars (255 millions d’euros) en 2008 à 502 millions (442 millions d’euros) en 2010, juste avant que les révoltes qui ont secoué le monde arabe instaurent une nouvelle ère de troubles en Afrique du Nord et le fassent chuter à 106 millions de dollars (93 millions d’euros) en 2011. Mais il a recommencé à augmenter depuis pour atteindre 188 millions de dollars (165 millions d’euros) en 2012. Les investissements en Afrique représentent aujourd’hui plus de 40 % des nouveaux investissements marocains à l’étranger.

La participation des entreprises marocaines dans les entreprises africaines est également en hausse : elle est passée de 86 millions de dollars (76 millions d’euros) en 2002 à presque un 1 milliard de dollars (881 millions d’euros) en 2012. Le volume des transactions commerciales entre le Maroc et le reste de l’Afrique a quadruplé depuis 2000, passant d’environ 750 millions de dollars (661 millions d’euros) à presque 3,3 milliards (2,9 milliards d’euros) par an en 2013.

 

« Ce continent a besoin que le monde s’intéresse à lui bien entendu parce qu’il a des ressources et du potentiel, mais aussi parce qu’il a besoin du soutien du pays qui ont de l’expérience », explique Mohamed BOUSAID, ministre marocain des Finances. « C’est pourquoi le Maroc y va. Nous comprenons la situation des pays africains au niveau de l’eau, des infrastructures agricoles et d’autres secteurs dont l’Afrique a besoin pour y développer. Dans les dix à quinze prochaines années, la croissance mondiale proviendra de cette partie du globe. »
Il y a cependant eu quelques faux pas. La décision prise par le Maroc en automne dernier, au milieu de l’épidémie d’Ebola, de ne plus être l’un des hôtes de la Coupe d’Afrique de football lui a valu d’être accusé de racisme par plusieurs pays. Il est également le seul pays du continent à ne pas être membre de l’Union africaine. Il a en effet quitté l’organisation en 1984 à cause du soutien apporté par certains États africains au Front Polisario (qui demande l’indépendance du Sahara occidental, annexé par le Maroc). La rétrogradation du pays ces dernières années de « marché émergent » à « marché frontière » risque également de décourager les investissements.

 

Zone franche. Mais Casablanca, centre financier du Maroc, attire de plus en plus d’étudiants africains et devient une destination touristique pour l’élite du continent. La compagnie aérienne nationale, Royal Air Maroc, assure la liaison avec plus de trente villes africaines.
« On ne peut pas se positionner comme passerelle sans assurer ce type de connexions, déclare Karim TAZY, industriel marocain. Le Maroc possède l’un des meilleurs réseaux de dessertes aériennes vers l’Afrique et a habilement érigé la compagnie aérienne nationale au rang de plateforme naturelle entre l’Afrique et les Etats-Unis et entre l’Afrique et l’Europe. »
Pour attirer les entreprises internationales, le Maroc a créé Casablanca Finance City (CFC), zone franche ou peuvent opérer les sociétés orientées vers l’exportation. Le statut de CFC permet aux entreprises qui réalisent plus de 70 % de leur chiffre d’affaires à l’étranger de bénéficier de certaines prérogatives, dont la levée des restrictions sur les transferts de fonds en devises étrangères et la possibilité d’embaucher des étrangers AIG, BNP Paribas, The Boston Consulting Group, Microsoft et Ford ont déjà ouvert des sièges régionaux ou africains dans cette City.
Les analystes avertissent cependant que dans la palette de centres d’affaires que propose l’Afrique, Casablanca reste en dessous de Dubaï et Johannesburg et s’apparente davantage à Lagos, Nairobi et Accra comme destination pour les multinationales.

 

« Ce n’est pas une passerelle vers l’Afrique », nuance Martin TRONQUIT, PDG d’Informineo, cabinet de conseil spécialisé dans la recherche d’informations pour les entreprises basé à Casablanca. « C’est une porte sur le nord-ouest de l’Afrique. Pour couvrir l’ensemble de l’ouest et du nord-ouest francophones de l’Afrique, il n’y a que Casablanca. »
En voyant certains acteurs du monde des affaires se plaindre de la qualité de la main-d’œuvre marocaine et du manque d’expérience de ses entrepreneurs, certains économistes se demandent également si le pays pourra développer son attrait. « C’est le meilleur choix pour les Occidentaux : il y a beaucoup de francophones, une bonne plateforme de technologie financière, un emplacement stratégique, de bonnes infrastructures et une bonne qualité de vie », commente Fouad ABDELMOUMNI, économiste et consultant pour la Société financière internationale, filiale de la Banque mondiale, « mais ce n’est pas Dubaï ».

 

Source : «Économie : cap au sud », Borzou DARAGAHI et Javier BLAS, Financial Times, publié le 14 janvier 2015, article traduit en français et extrait du Courrier international, N° 1268, du 19 au 25 février 2015.

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