Pour aller chercher la croissance, chacun emprunte des voies différentes. De Rabat à Antananarivo, illustration en quatre pays.

 

drapeau-gabon  Gabon. Réduire la dépendance.

 

La baisse des cours du pétrole rappelle à quel point le Gabon reste sensible aux moindres fluctuations du marché mondial. En 2013, l’or noir a représenté 53 % du PIB et 56 % des recettes budgétaires du pays. La chute du cours du baril commence donc à toucher les grands opérateurs comme Total Gabon, qui a vu son chiffre d’affaires baisser de 13 % en 2014.

 

Le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) établi en 2011 a justement pour but de sortir le pays de son état de dépendance aux recettes pétrolières et minières en diversifiant son économie. Pour cela, le gouvernement cherche à attirer les investissements directs étrangers (IDE) afin de développer la transformation locale des matières premières. Les réformes prises jusqu’à maintenant, notamment dans l’industrie du bois, se sont pourtant révélées contre-productives. En interdisant l’exportation de grumes, les pouvoirs publics ont certes permis la création de milliers d’emplois, mais ils ont aussi déstabilisé la filière qui, en 2013, n’a contribué qu’à hauteur de 4 % au PIB et représenté moins de 4 % des exportations.

 

MANGANESE. Le secteur forestier reste néanmoins au cœur de la stratégie d’industrialisation du pays, aux côtés des activités d’extraction. La Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog) se tient prête à arrêter l’exportation de minerai brut pour assurer une première transformation sur place. Deuxième producteur mondial de manganèse, la filiale du français Eramet construit un complexe métallurgique capable de produire 20 000 de métal chaque année.

 

Les investisseurs étrangers ne sont pas en reste et profitent des facilités douanières et fiscales offertes par les zones économiques spéciales en création à travers le pays. Le singapourien Olam est impliqué dans plusieurs projets agricoles et le mauricien Ireland Blyth a pour mission de relancer le secteur moribond de la pêche. Grâce à une amélioration sensible de l’environnement des affaires, le Gabon a progressé de sept places dans le classement « Doing Business » 2014, avec des progrès significatifs en matière de création d’entreprises et d’octroi des permis de construire, le pays a doublé le stock d’IDE en trois ans. Le marché a d’ailleurs montré sa confiance en répondant favorablement, fin 2013, à l’emprunt obligatoire de 1,5 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros) émis par le gouvernement pour financer une partie des infrastructures dans les secteurs portuaire, aéroportuaire, routier et énergétique.

 

Reste que, trop liée aux cours mondiaux, la croissance du pays progresse au ralenti tout en se maintenant au-delà des 5 % par an. Cela devrait être suffisant pour que le gouvernement dispose des moyens nécessaires pour lutter contre la pauvreté, dont le taux n’a pas bougé depuis 2005 et qui concerne toujours un tiers de la population. Mais la transformation structurelle de l’économie est trop récente pour avoir encore un véritable impact social. Plus de 20 % des Gabonais sont actuellement sans emploi, une proportion qui monte à 36 % chez les moins de 20 ans.

 

maMaroc. L’industrie à tout prix.

 

En 2013, le secteur automobile du Maroc a réalisé un chiffre d’affaires à l’export de 31 milliards de dirhams (2,7 milliards d’euros), soit presque autant que celui des phosphates. Un fait inédit, révélateur du changement qu’a connu ces dix dernières années l’économie marocaine, historiquement basée sur le secteur primaire. Quasi inexistante il y a quinze ans, l’industrie automobile emploie aujourd’hui plus de 55 000 personnes. L’usine Renault de Tanger, qui a produit en 2013 plus de 300 000 voitures, a entraîné dans son sillage tout un ensemble de sous-traitants marocains et étrangers. Le ministère de l’Industrie n’est d’ailleurs pas peu fier de rappeler que le premier employeur privé du royaume s’appelle désormais Sumitomo (câblage automobile) et qu’il est…japonais. Symbole de la stratégie mise en place pour assurer l’industrialisation du Maroc grâce aux investissements directs étrangers.

 

Depuis son accession au trône, en 1999, Mohammed VI a fait du développement économique une priorité. Sa méthode ? Lancer de grands chantiers structurants, financés sur fonds publics et pilotés par une nouvelle génération de technocrates placés à la tête de ministères stratégiques. Ports, aéroports, autoroutes, centrales…Le Maroc a connu un boom des infrastructures qui lui a permis de se positionner sur de nouveaux métiers et d’accroître son attractivité. L’automobile en fait partie, mais aussi l’aéronautique, l’électronique, l’offshoring…Des secteurs ou le Maroc se positionne désormais en leader régional, tout comme dans l’agriculture et les phosphates. Ces deux filières ont connu des développements fulgurants depuis dix ans, entre la restructuration de l’Office chérifien des phosphates (devenu OCP), en 2006, et l’ambitieux Plan Maroc vert d’Aziz AKHANNOUCH, ministre de l’Agriculture depuis 2007.

 

DÉFICIT. Ces avancées cachent toutefois d’importants déséquilibres. A commencer par celui des échanges extérieurs. La politique de dépense publique a certes permis au pays de s’équiper, favorisant au passage l’émergence d’une classe moyenne. Mais elle a aussi creusé le déficit commercial, l’essentiel de la commande publique étant tournée vers l’étranger.

 

Énergie, équipements, biens de consommation… Presque tout est importé, et les exportations ne peuvent compenser. Le résultat est effrayant : le déficit des comptes extérieurs du pays a franchi en 2014 la barre des 100 milliards de dirhams (soit environ 10 % du PIB), et son stock de devises ne couvre que quatre mois d’importations. Une situation risquée qui a poussé Rabat à souscrire une ligne de crédits de 6,2 milliards de dollars auprès du Fonds monétaire international (FMI), histoire de rassurer ses partenaires et le marché de la dette.

 

L’industrialisation à marche forcée du pays entre justement dans une logique de remise à niveau des grands comptes nationaux. Elle apparaît en effet aujourd’hui comme l’un des moyens les plus sûrs de produire de la valeur et des emplois durables. Et d’éviter au royaume la panne de croissance qu’il a connue au début des années 1980. La tâche a été assignée à un homme d’affaires devenu ministre de l’Industrie en novembre 2013, Moulay Hafid ELALAMY. Chargé de cette accélération industrielle, il a pour ambition de porter la part industrielle du PIB à 23 % d’ici à six ans, contre à peine 14 % actuellement.

 

mgMadagascar à la relance.

 

Après cinq années d’une crise politique qui a mis le pays à genou, la tâche qui attend Hery RAJAONARIMAMPIANINA semble immense. Le président malgache, qui a pris ses fonctions en janvier 2014, en a bien conscience : six mois à peine après la nomination de son gouvernement, il a défini la feuille de route qui doit remettre la Grande Île sur les rails du développement. Pas de temps à perdre, alors que la plupart des indicateurs sociaux se sont fortement détériorés et que la population s’enfonce toujours plus dans la misère. Quelques 82 % des Malgaches vivent actuellement sous le seuil de pauvreté (contre 70 % en 2009), avec des pics à plus de 95 % dans certaines régions rurales, selon la Banque mondiale.

 

Pour inverser la tendance, le gouvernement a élaboré en octobre 2014 sa stratégie pour la réduction de la pauvreté (SRP) et compte sur la dernière loi de finances, adoptée en août, pour relancer les services sociaux, développer les infrastructures et améliorer le climat des affaires et la bonne gouvernance.

 

Objectifs : favoriser l’investissement privé (les investissements directs étrangers ont chuté de près de 30 % depuis 2011) et étendre le taux de recouvrement de l’impôt à travers le pays, afin de voir les recettes fiscales gagner dès 2015 un point de PIB malgré la part grandissante du secteur informel dans l’économie.

 

Le gouvernement dispose de deux atouts pour espérer voir redécoller Madagascar dans les délais les plus brefs. Le pays peut d’abord s’appuyer sur une gestion prudente des finances publiques pendant la période de transition, qui a permis de contenir les déficits et de maintenir l’inflation à 7 %. Avec la normalisation de la situation politique, il peut ensuite compter sur le retour des bailleurs de fonds internationaux, dont le soutien financier avait été gelé fin 2008.

 

Symbole du retour en grâce de Madagascar sur la scène internationale, le pays est à nouveau éligible à l’African Growth and Opportunity Act (Agoa) mis en place par les États-Unis, dont il avait été écarté en 2009.

 

CATASTROPHES. Établi en moyenne à 5,8 % entre 2004 et 2008, le taux de croissance de l’économie malgache n’a pas dépassé 2,4 % en 2013, mais il pourrait atteindre 3 % en 2014 et 4 % en 2015, selon le FMI. Le gouvernement espère pouvoir s’appuyer sur le redémarrage d’un secteur agricole dévasté en 2013 par les catastrophes naturelles, ainsi que sur la montée en puissance de l’industrie extractive. En plus de doper la croissance, la mise en production, ces dernières années, des mines d’Ambatovy (nickel et cobalt) et de Fort-Dauphin (ilménite) doit permettre de rééquilibrer sensiblement les échanges commerciaux de l’île, lesquels devraient encore accuser un déficit correspondant à 4 % du PIB en 2005. Madagascar en profitera peut-être pour diversifier ses partenaires, alors que le pays reste particulièrement exposé au ralentissement d’une zone euro qui absorbe 50 % de ses exportations et procure 80 % de ses recettes touristiques.

 

Selon le président malgache, le secteur privé doit « jouer un rôle moteur » dans cette relance. Ayant démontré une certain résistance durant les années difficiles, il attend surtout des pouvoirs publics qu’ils règlent le problème énergétique du pays. Pas seulement pour relancer la création d’entreprises, en berne ( – 40 % en 2013), mais aussi pour apporter la lumière aux 80 % d’habitants privés d’accès à l’électricité.

 

ngNigéria. Un géant aux pieds d’argile ?

 

En avril 2014, le Nigéria est devenu, par la grâce d’une révision du calcul de son PIB, la première économie du continent. Avec un PIB de 522 milliards de dollars (379 milliards d’euros) en 2013, le géant ouest-africain a dépassé pour la première fois son rival sud-africain. Une situation que Ngozi OKONJO-IWEALA, la toute-puissante ministre des Finances, ne s’est pas privée de mettre en avant lors des conférences économiques internationales. « Qui n’est pas au Nigéria ne peut pas prétendre être vraiment en Afrique », a-t-elle ainsi lancé aux chefs d’entreprises français lors du dernier sommet Afrique-France, fin 2013.

 

Même si ce PIB subitement gonflé ne change strictement rien au quotidien des Nigérians, il souligne le potentiel unique de ce marché de 175 millions de consommateurs, sa croissance moyenne annuelle de 7 % et sa diversification hors pétrole qui commence à porter ses fruits. Car si cette donnée a fait un bond aussi important, c’est d’abord parce qu’elle intègre des pans entiers de l’économie ignorés jusqu’alors par les statisticiens nationaux. Les secteurs pourtant très dynamiques des télécoms, des technologies de l’information et de la communication (TIC), de l’aviation et même de la production musicale et cinématographique (avec Nollywood) en étaient exclus. Certes, le gaz et le pétrole représentent encore aujourd’hui 95 % des exportations, mais depuis l’intégration des nouveaux modes de calcul, ils ne pèsent plus de 15 % du PIB.

 

CLIENTELE. Alors que le secteur pétrolier connaît un ralentissement, dans la foulée de la baisse des cours du baril, ce sont désormais les secteurs tournés vers la grande consommation qui attirent les investisseurs. Le sud-africain MTN, qui a acheté 285 millions de dollars sa licence téléphonique en 2011, dispose aujourd’hui d’une clientèle de 32 millions de personnes à travers le pays. Les groupes Nestlé, Unilever et Procter & Gamble, présents depuis des décennies, prévoient de tripler leurs ventes dans les dix ans à venir. Quant au sud-africain Shoprite, il ne cesse d’ouvrir de nouveaux centres commerciaux. Même si ces enseignes ont dû s’ajuster aux infrastructures de transport défaillantes et au difficile accès à l’électricité, toutes ont fini par trouver un circuit logistique adapté. Par exemple, les grandes villes embouteillées comme Lagos connaissent un véritable engouement pour les achats en ligne de produits de consommation livrés à domicile.

 

Les autorités fédérales ont bien évidemment pris en compte les problèmes d’électrification en promouvant la production d’énergie à partir d gaz local. En revanche, l’état désastreux du système routier continue de plomber le développement agricole du pays, qui attend toujours les investissements étrangers dans ce secteur crucial qui emploie 70 % de la main-d’œuvre locale.

 

Pour rassurer les investisseurs à l’approche des prochaines élections générales, en février 2015, le Nigéria doit régler en priorité la question sécuritaire tant dans l’Etat de Borno (Nord-Est), touché par les exactions de Boko Haram, que dans le delta du Niger (Sud-Est), ou des groupes armés continuent de s’en prendre aux exploitations pétrolières. Alors seulement, le pays ne sera plus ce géant aux pieds d’argile que l’on présente si souvent la puissance économique de l’Afrique.

 

 

Économie. Et eux, ils font comment ?, Olivier CASLIN, Georges DOUGUELI, Christophe LE BEC et Mehdi MICHBAL, Jeune Afrique – hors-série n°39 « L’Afrique en 2015 », p. 82 – 85.

 

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