Sur un continent marqué par des années d’ajustements structurels, les institutions de Bretton Woods n’ont pas bonne presse. Pourtant, elles ont pris la mesure de leurs erreurs en Afrique et prônent désormais une croissance « inclusive .

 

Les Africains se méfient toujours de la Banque mondiale et du Fonds monétaire internationale (FMI). Les deux institutions crées à Bretton Woods en 1944 leur ont fait vivre de trop mauvais moments, dans les années 1990, en leur imposant des sacrifices, baptisés « ajustements structurels », dans le but de les tirer de leur endettement. Inspirées par la doctrine dite du « consensus de Washington », les deux sœurs jumelles appliquent alors de façon fort doctrinaire les principes d’équilibre budgétaire, de suppression des subventions, de libre-échange et de privatisation des entreprises publiques. Ces remèdes de cheval ont provoqué beaucoup de souffrances, les populations pâtissant d’une protection sociale, de services publics et d’un marché de l’emploi dégradés par des coupes budgétaires et un libéralisme souvent inconsidérés.

 

POTIONS. Après une décennie de croissance rapide, les Africains ont un peu oublié les traumatismes infligés par les potions amères prescrites depuis Washington. Mais ils souscrivent encore volontiers à la remarque acide de la présidente argentine, Cristina KIRCHNER, qui accuse la Banque mondiale et le FMI de « compliquer la vie des populations au lieu de leur apporter des solutions ». Pourtant, ces critiques populaires et gouvernementales sont en grande partie dépassées, si l’on croit les différents acteurs qui œuvrent pour l’Afrique et les Africains : les institutions de Bretton Woods ont changé. Augustin Matata PONYO, Premier ministre de la RD Congo, est catégorique quant à la réalité de cette amélioration : « Elles ne sont plus soumises à la pensée unique de l’époque. Quand elles interviennent, elles acceptent davantage de filets sociaux et préconisent une croissance partagée par tous, ce qui n’a plus rien à voir avec les plans d’ajustement structurel. »

 

Même son de cloche chez Hakim Ben HAMMOUDA, ministre tunisien de l’Economie : « Elles font preuve d’une plus grande écoute, elles ont une vraie volonté de faire les choses en partenariat avec nous. La stabilisation qu’elles préconisent n’est pas l’austérité, mais l’un des éléments devant concourir à la croissance. Elles portent un intérêt plus fort aux réformes des structures économiques, sociales ou industrielles et ne se focalisent plus seulement sur les équilibres budgétaires et commerciaux. A vrai dire, j’ai plus de facilité à discuter avec le FMI qu’avec la Banque mondiale, car Dominique STRAUSS-KAHN, jadis directeur général du Fonds, l’a rendu plus réactif et plus attentif au social, et Christine LAGARDE, qui lui a succédé, a poursuivi dans le même sens ».

 

Aujourd’hui chef économiste du groupe français d’assurance-crédit Euler Hermès, Ludovic SUBRAN a travaillé au Niger, au Sénégal ou en Ethiopie pour la Banque mondiale. Il estime que les crises alimentaire et financière de 2008 ont obligé les experts de Washington à réviser leur façon d’agir et à faire montre de moins d’arrogance.
« Les gouvernements étaient habitués à nous exiger des coupes budgétaires et des économies, raconte-t-il. Ils ont été surpris de nous entendre leur conseiller de créer des filets sociaux pour les plus pauvres et de nous voir subventionner leurs travaux publics. ». Selon lui, les Africains ont su démonter la pertinence de politiques hétérodoxes jusqu’alors mal vues par la Banque mondiale et le FMI.

 

SUBVENTIONS. « L’Ethiopie et le Malawi ont remis en place des subventions à l’agriculture et ça a marché, constate-t-il. La Côte d’Ivoire a subventionné ses cantines scolaires contre l’avis de la Banque, qui aurait préféré qu’elle donne del’argent aux parents pour leur permettre de choisir ou faire manger leurs enfants ; et cette politique a permis aux cantines de fonctionner durant toute la guerre civile. La crise, mais aussi la concurrence de nouveaux bailleurs de fonds chinois et brésiliens ont obligé la Banque et le Fonds à faire preuve de plus d’humilité et à se réinventer. Un programme peut être idéal sur le papier, encore faut-il qu’il soit accepté par les populations ! »

 

Difficile pour le FMI de ne pas apparaître comme le grand méchant, car il est associé aux politiques douloureuses nécessaires à la résolution de la crise de la dette, estime Roger NORD, directeur adjoint du département Afrique :
« Mais les gouvernements ont mis en place des politiques d’équilibre des changes et de leur budget et ont placé leurs banques malades en faillite, se remémore-t-il. Leur dépendance à notre égard a disparu et nos relations sont redevenues symétriques. Nous parlons moins de déficits ou d’inflation, mais plus de politique budgétaire optimale et des conditions d’une croissance partagée par tous. Nous avons crée des facilités de crédit rapide pour répondre plus vite aux urgences, réduit les conditions d’octroi des prêts, mis en place cinq centres régionaux d’assistance technique fiscale en Tanzanie, au Gabon, à Maurice, en Côte d’Ivoire et au Ghana. Enfin, nous nous sommes alliés avec les ONG pour obtenir la transparence des finances publiques, et les sociétés civiles ont apprécié cet appui. »

 

PANACEE. Nicolas MOMBRIAL, porte-parole à Washington de l’ONG Oxfam, partage le même avis.
« Les avantages fiscaux visant à attirer les investissements étrangers n’apparaissent plus comme la panacée, et le FMI demande aux gouvernements de cesser les subventions aux carburants, qui profitent essentiellement aux riches. De même, la Banque mondiale ne privilégie plus la seule croissance ; pour son président, Jim Yong KIM, celle-ci doit désormais être inclusive, c’est-à-dire profiter à toutes les couches de la population. »
Mais le comportement des équipes a moins changé que celui de leurs leaders. « Reste à voir si les pratiques vont suivre, reprend Nicolas MOMBRIAL. Beaucoup des pays qui ont dernièrement eu affaire aux deux institutions ont encore du mal à croire à ce nouveau discours. »
De fait, tout ne va pas pour le mieux. De vigoureuses critiques sont adressées aux deux institutions. Ainsi la représentativité du FMI est-elle contestée en raison de la réforme paralysée de ses statuts ; La Banque mondiale, elle, est jugée trop lente et chicaneuse. « C’est une très grosse machine, confirme Augustin Matata PONYO. Son expertise est grande, mais quand il faut cinq ans pour obtenir un prêt de 20 millions de dollars – car il faut donner une foultitude de preuve de notre bonne gouvernance – , cette lenteur est inacceptable pour nos pays, qui ont des besoins énormes et urgents de financement. Les Chinois sont moins tatillons, et leurs conditions portent essentiellement sur la viabilité du projet à financer. »

 

Certes, les prêts de la Banque mondiale sont imbattables en termes de coûts, mais peu abondants et tellement lents à venir quand on les compare à ceux octroyés par les marchés ! « J’ai pu obtenir en deux heures un prêt bancaire de 500 millions de dollars à New York avec la garantie américaine », raconte Hakim Ben HAMMOUDA. Pas de doute, Banque mondiale et FMI ont changé de discours et de comportement ; mais les deux institutions doivent poursuivre leurs évolution pour satisfaire leurs membres – et clients – plus vite et mieux.
C’est à cette condition seulement que leur image cessera, un jour, d’être négative dans l’opinion publique africaine.
« Le changement d’image, rappelle Roger NORD, est une œuvre de longue haleine. » Comme le développement.

 

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