Energie. Le Rwanda et la République démocratique du Congo tentent de produire de l’énergie à partir du méthane extrait du lac qui les sépare. Et d’éviter une catastrophe.

 

En ce vendredi après-midi, sur la rive rwandaise du lac Kiva, une grande aventure est en train de prendre forme. Ancrée à quelque distance du rivage, tel un cygne mécanique géant, la plateforme d’extraction de gaz est quasiment achevée : ces 3 000 tonnes de béton et d’acier vont bientôt puiser une ressource que l’on ne trouve dans aucun autre lac au monde en pareille abondance.

 

Dans ce lac qui sépare le Rwanda de la République Démocratique du Congo (RDC) sont dissous quelque 60 milliards de mètres cubes de méthane et 300 milliards de mètres cubes de dioxyde de carbone. Ces gaz, qui proviennent de l’activité volcanique de la région et de la décomposition des matières organiques du lac par des bactéries, représentent à la fois un grand potentiel économique et un immense danger.

 

Le méthane du Kivu pourrait permettre de produire jusqu’à 960 mégawatts d’électricité, soit plus de six fois ce dont dispose actuellement le Rwanda. Pour ce pays comme pour la région orientale de la RDC, paralysés par les coupures d’électricité et l’insuffisance des réseaux électriques, l’extraction de méthane pourrait créer de nouvelles activités et soulager l’extrême pauvreté.

 

Elle pourrait aussi empêcher une catastrophe. Les concentrations de ce gaz augmentant au fil des ans, les scientifiques redoutent que le Kivu ne connaisse une éruption limnique. Ce phénomène potentiellement mortel se produit quand la pression des gaz présents dans un lac dépasse la pression de l’eau à une profondeur donnée et déclenche une réaction en chaîne qui se solde par une libération violente de ces gaz. Il n’existe que deux éruptions limniques attestées dans l’histoire, dans de petits lacs du Cameroun. Lors de la plus meurtrière, celle du lac Nyos, en 1986, plus de 1 700 personnes ont péri asphyxiées quand le nuage de dioxyde de carbone, qui a surgi du lac en même temps d’un geyser d’eau de 100 mètres de hauteur, s’est répandu jusqu’à 25 kilomètres aux alentours. Le Kivu contient mille fois plus de gaz que le Nyos : si une partie seulement de ce gaz s’échappait violemment des eaux, la vie de plus de 2 millions de personnes serait menacée.

 

Au Kivu, c’est le méthane, plus que le dioxyde de carbone, qui pourrait déclencher une telle éruption gazeuse. Ce gaz représente un potentiel énergétique, d’où l’intérêt de le maîtriser. Ce que le Rwanda et la RDC cherchent à faire depuis longtemps. Après des dizaines d’années ponctuées d’avancées lentes et de blocages, les processus d’extractions s’accélèrent enfin.

 

Lors de ma visite, une centaine d’ouvriers en vestes orange apportaient les touches finales à la première phase de KivuWatt, un projet à 200 millions de dollars (176 millions d’euros) de l’entreprise américaine Contour Global. Ce premier projet à échelle industrielle de production d’électricité à partir de gaz devrait fournir 25 mégawatts d’ici à l’été et, à terme, jusqu’à 100 mégawatts. Une autre société américaine, Symbion Power, doit amorcer la construction d’une installation de 50 mégawatts sur la rive rwandaise d’ici à la fin de l’année.

 

La plupart des experts s’accordent pour dire qu’il faut empêcher le méthane du lac de s’accumuler davantage pour éviter une catastrophe avant la fin du siècle. Quelques-uns craignent cependant que l’extraction ne perturbe la stratification naturelle du lac qui maintient le gaz piégé dans les eaux profondes. Tant que les opérations d’extraction n’ont pas commencé, rien n’est certain quant à l’efficacité de la technologie et à la quantité d’électricité qui sera produite. « Nous sommes très curieux de voir comment notre processus fonctionne », commente Jarmo Gummerus, l’ingénieur finlandais responsable de KivuWatt du côté rwandais.

 

A trois heures de routes sinueuses de KivuWatt, la capitale du Rwanda, Kigali, n’a pas l’air d’une ville en pleine crise énergétique. Depuis le génocide rwandais, il y a vingt et un ans, cette ville s’est transformée en une métropole moderne de 1 million d’habitants. C’est aussi le moteur économique du pays, dont la croissance s’élève en moyenne à 8 % par an depuis 10 ans. Un des taux les plus élevés au monde.

 

 

Marché noir. Mais, alors que le Rwanda et sa capitale se sont développés, le réseau électrique du pays a du mal à suivre. Aujourd’hui, près de 80 % des 12 millions d’habitants, notamment la grande majorité de la population rurale, ne sont toujours pas reliés au réseau. Les particuliers et les entreprises qui le sont paient leur électricité à l’un des prix les plus forts de la région, en partie parce que près d’un tiers de l’électricité est généré à partir de gazole et de fioul lourd importé par camions du Kenya et de Tanzanie.

De l’autre côté de la frontière, dans l’est de la RDC, la crise énergétique est encore plus grave. Ce pays ou vivent 77 millions de personnes sur une superficie équivalente à celle de l’Europe de l’Ouest possède d’immenses ressources hydroélectriques du monde, celle du barrage des Trois-Gorges en Chine. Aujourd’hui, la capacité du vétuste réseau de la RDC est de tout juste 2 400 mégawatts, dont 50 % régulièrement indisponibles du fait de l’état déplorable des infrastructures de transmission.

 

Le manque d’électricité est particulièrement criant dans l’est du pays ravagé par la guerre. A Goma, la plus grande ville des bords du lac Kivu, la capacité disponible, de 5 mégawatts, est bien maigre pour une ville de 1 million d’habitants, une situation qui, selon certains, crée un climat conflictuel. L’amélioration du réseau électrique dans l’est du pays favoriserait le développement de l’économie, estime Bantu Lukambo, militant écologiste de Goma, et réduirait l’influence des dizaines de groupes armés de la région, qui attirent comme des aimants les jeunes sans perspective professionnelle. En outre, dit-il, le développement économique affaiblirait le marché noir du charbon, un commerce qui rapporte aux milices locales des millions de dollars par an et nourrit une déforestation galopante.

 

La présence de mazuku (« vent du diable », terme swahili désignant les poches de CO2 qui s’échappent du sol) rappelle que la catastrophe peut surgir du lac Kivu. Et le dioxyde de carbone n’est pas le seul danger.

 

La géochimie du lac est inhabituelle, notamment du fait de la présence de sources subaquatiques qui absorbent le dioxyde de carbone présent dans le sous-sol volcanique de la région et l’injectent dans les profondeurs du Kivu. L’eau de ces sources est salée, alors que celle des sources qui alimentent les couches supérieures du lac est douce. Comme l’eau salée est bien plus dense que l’eau douce, cela crée des strates qui empêchent les gaz de remonter et de se diffuser dans l’atmosphère.

 

Même si cette stratification est stable à l’heure actuelle, l’accumulation de gaz qu’elle permet a apparemment déjà provoqué des éruptions limniques dans un passé éloigné. L’étude des sédiments du Kivu indique que le lac a connu au moins cinq éruptions limniques au cours des six derniers millénaires. On ne sait toutefois pas si ces dégazages ont touché l’ensemble des strates d’eau du lac, et ainsi libéré la totalité de ses gaz, ou seulement certaines parties des couches supérieurs. Du reste, si de récentes mesures montrent que la concentration de méthane augmente à un rythme tel qu’il pourrait approchez la saturation d’ici à la fin du siècle. On ne sait ni à quoi cette augmentation est due, ni si elle va se poursuivre.

 

 

Technologie simple. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’une éruption dans le bassin principal du Kivu pourrait provoquer une catastrophe d’une ampleur apocalyptique. Si la totalité du méthane et du gaz carbonique actuellement dissous dans le Kivu était libérée dans l’atmosphère, le lac entier serait recouvert d’un nuage de gaz de plus de 100 mètres d’épaisseur. Et même si une petite partie seulement de ce gaz était libérée, il pourrait asphyxier des villes entières installées sur les rives. De telles catastrophes peuvent se produire si l’eau d’une strate est totalement saturée et si elle est poussée vers la surface par un tremblement de terre, une éruption volcanique ou toute autre perturbation à une profondeur ou la pression de l’eau n’est pas suffisante pour que le gaz reste dissous. Quels que soient les risques, le méthane du Kivu suscite depuis longtemps un vif intérêt économique. KivuWatt est le premier projet d’extraction de gaz à grande échelle dans le pays.

Si la technologie est nouvelle, elle est relativement simple. Une barge est ancrée dans le lit du lac, à 13 kilomètres de la rive, ou quatre tuyaux de plastique remontent de l’eau puisée à 350 mètres de profondeur. Pendant l’ascension de l’eau, des bulles de méthane et de dioxyde de carbone sont siphonnés dans un séparateur, une chambre horizontale située sous la surface. De là, l’eau partiellement dégazée est injectée dans les profondeurs du lac et le gaz poursuit sa remontée dans l’une des quatre tours installées sur la barge. Là, de l’eau de lavage prélevée à 40 mètres de profondeur est mélangée au gaz pour en retirer autant de CO2 que possible. Cette eau est alors réinjectée à une profondeur de 60 mètres, suffisamment faible pour qu’une partie du dioxyde de carbone remonte et finisse par se diffuser dans l’atmosphère. Le produit final, un gaz composé à 85 % de méthane, est pressurisé et envoyé vers une centrale électrique installée sur le rivage.

 

 

« Excès de prudence ». Pour une région en manque d’électricité, ce projet est alléchant. Mais il présente des risques pour l’environnement, notamment celui que les opérations de dégazage modifient la structure et les propriétés du lac. Ces risques sont moins liés au prélèvement du gaz qu’à la réinjection dans le lac de l’eau dégazée. Comme les eaux profondes riches en méthane sont salées et denses, et contiennent beaucoup de nutriments, leur réinjection à proximité de la surface pourrait nuire à l’écosystème et chambouler la stratification de l’eau.

 

Certains experts sont moins alarmistes. Selon Dario TEDESCO, volcanologue italien spécialiste de ce lac, la quantité d’eau réinjectée sera vraisemblablement trop faible pour provoquer de sérieuses perturbations. Alfred Johny Wüest est responsable du groupe de recherche en physique aquatique de l’Institut de recherche de l’eau helvétique et membre du comité à l’origine du document qui encadre l’extraction du gaz au Rwanda et en RDC, le Management Prescriptions for the Development of Lake Kivu Gas Resources (Prescriptions de gestion pour le développement des ressources en gaz du Lac Kivu). Il estime que ces directives pèchent par excès de prudence et que la réinjection de l’eau de KivuWatt se fera à une profondeur suffisante pour être sans danger.

 

Mais Alfred Johny Wüest redoute d’autres problèmes, notamment les effets que pourrait avoir le projet sur l’écologie du lac. Certains pêcheurs partagent ses inquiétudes. La pêche sera interdite dans une zone d’exclusion autour de KiviWatt, mais même en dehors de cette zone, la réinjection de l’eau de lavage, ainsi que les vibrations et le bruit engendrés par le projet, pourraient être néfastes aux poissons.

 

Du point de vue énergétique, l’incertitude principale concerne l’efficacité de la technologie d’extraction. Selon les auteurs des Management Prescriptions for the Development of Lake Kivu Gas Resources, le lac peut fournir entre 160 et 960 mégawatts pendant une période de cinquante ans ; ensuite le gaz qui continuera de s’accumuler pourra être exploité indéfiniment pour produire jusqu’à 100 mégawatts. Mais ces projections ne reposent que sur des simulations, et l’efficacité réelle du projet ne sera connue que quand la barge commencera à fonctionner.

 

Si le projet n’était pas à la hauteur des attentes, il pourrait nourrir des conflits entre le Rwanda et la RDC. Même si les deux pays ont signé en 1975 un accord pour partager le méthane à parts égales, le Rwanda a pris de l’avance dans l’exploitation et pourrait écorner les ressources de son voisin, surtout si le lac fournit moins d’électricité que prévu. Les deux nations ne sont pas exactement de vieilles amies. Certains redoutent donc que le gaz du Kivu ne soit qu’un autre moyen pour le Rwanda, un Etat petit mais bien organisé, de faire des profits sur le dos de son voisin, plus grand, mais chaotique. Si le projet est une réussite, il pourrait en revanche réchauffer les relations transfrontalières.

 

Alors que les questions restent nombreuses à l’approche du lancement de KiviWatt, il est facile d’oublier que l’installation pilote KP1 en est déjà à sa huitième année de fonctionnement. Même si le projet, conçu à l’origine pour générer 5 mégawatts, a eu du mal à produire plus d’un petit mégawatt pendant des années, il en fournit à présent de manière régulière entre deux et trois. Ce qui redonne confiance aux autorités.

Par un soir de février, j’accompagne Olivier NTIRUSHWA, manager de la centrale KP1, lors d’une tournée sur la barge qui flotte à 1 kilomètre du rivage, visible depuis la frontière entre le Rwanda et la RDC. Quand je lui demande ce qu’il pense de KivuWatt, il me répond qu’il ne sait pas grand-chose du projet. Mais il ne cache pas son enthousiasme : « C’est passionnant parce que nous sommes les pionniers de cette technologie », confie-t-il alors que nous regardons l’eau. « Personne n’a jamais fait ça. »

 

 

 

Source : Jonathan W. ROSEN, « Le pari énergétique du lac Kivu », MIT Technology Review (extraits), Cambridge (Massachussets), traduits en français dans le Courrier international, n°1 281 du 21 au 27 mai 2015, p.48 – 49.

 

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